jeudi 29 mars 2012

Le « fast-checking » ou l’art de vérifier les faits


Les médias français étant ce qu’ils sont, il était nécessaire de se tourner une nouvelle fois outre-atlantique pour trouver une parade à ce désamour quotidien des français envers leurs supports de communication. 
A l’origine, le « fast-checking » consiste à une vérification des faits et des chiffres dans les discours politiques. Depuis 2008 le principe s’est emparé des médias français. Multiplication des blogs (Les décodeurs du Monde, Les Pinocchios de l’Obs, le détecteur de mensonge du jdd.fr…), des émissions télé comme Véritomètre d’I-Télé.
Comme les politiques, les médias sont bien obligés de retrouver un peu de crédibilité face au nombre de d’erreurs et d’inexactitudes qui remplissent quotidiennement journaux et magazines Il s’agit donc pour eux de vérifier, contrôler, évaluer les paroles de politiques mais aussi, et c’est sans doute assez nouveau, ce que disent d’autres médias. Comme si tout le monde s’épiait et dénombrait les erreurs des voisins.
L’idée est néanmoins intéressante. S’il existait un vrai journalisme citoyen dans notre pays (on regrette encore la disparition du Post.fr), chacun pourrait rêver de « fast-checker » ce que nous disent les médias. Sans doute, ils nous auraient évité le faux massacre de Timisoara, la fille du RER C, les fausses perquisitions, les faux témoins, l’affaire d’Outreau, les fausses révélations, la fausse mort de Pascal Sevran et du petit Louis, on en oublie, tout cela asséné par des journalistes convaincus de leur juste droit, plaçant l’approximation de langage (Zadig et Voltaire de Lefèbvre) au même niveau que le scandaleux DSK. Persuadé qu’un journaliste doit tout savoir, tout dire, même au détriment de la plus élémentaire vérification des faits,  les médias ronronnent leurs propres erreurs jusqu’à l’inflation, reprennent l’approximation d’autrui de peur de  passer à côté d’une information de première main. Tant par facilité que par recherche du scoop, ces « journaleux » scient la branche sur laquelle ils sont assis.
Le « fast-checking » doit être, plus que jamais, déclaré d’intérêt médiatique…

dimanche 4 mars 2012

Vers "l'escroquerie journalistique"...

Il semblerait qu'il existe depuis de nombreuses années un profond malaise dans notre profession de journalistes. A lire les essais des uns et des autres, et pas des moindres, (Joffrin, Plenel), à constater l'invention d'une nouvelle forme de journalisme (Slate, Agora, Mediapart), le modèle traditionnel de l'information semble en péril. La collusion trop souvent dénoncée entre propriétaires de médias et rédactions fait cependant long feu. Ainsi il faut lire l'entretien accordé à Libération de Jean Quatremer, journaliste à... Libération, qui publie d'ailleurs un livre "Sexe, mensonges et médias" (Plon).
Retenons la jolie expression "d'escroquerie journalistique". Il semble que nos quotidiens en soient remplis. Présenter des informations à charge alors que rien ne le justifie et ne l'étaie, multiplier les bidonnages pour faire de l'audience, retoucher des photos pour faire plus net, résumer à l'excès des déclarations, sortir une phrase de son contexte, autant de pratiques délictueuses présentes depuis de nombreuses années, depuis en fait l’émergence d'une presse qui a perdu ses opinions.
Car il me paraît évident que, tant que les journalistes n'auront pas retrouvé le sens profond de leur métier, c'est-à-dire l'investigation au service d'une objectivité rationnelle, les dérives et les déviances journalistiques se multiplieront. Très curieusement d'ailleurs, on parle peu des "ménages" que réalisent mes confrères en se transformant en conseiller en communication. Ici c'est pour un leader de l'agro-alimentaire, là pour un laboratoire pharmaceutique ou encore un constructeur automobile. Les journalistes perdent leur âme à trop vouloir exister en dehors de leur rédaction.
Seule une profonde révolution culturelle du métier de journaliste pourra limiter, comme dans les pays anglo-saxons, le pouvoir des propriétaires de l'information. A moins que ces derniers ne fassent plus que cela, comme Murdoch. Difficile en effet de vendre des armes ou des technologies et posséder des quotidiens car le conflit d'intérêt est toujours présent. Aux journalistes de choisir leur camp...

mercredi 8 février 2012

Affaire Mediator de Servier : A qui profitent les fuites de l’instruction ?

Le 6 février 2012, le Figaro publiait un article signé d’Anne Jouan et intitulé « Le Mediator, chez Servier, on l'appelait le «Merdiator». Dans la logique de discrédit mise en œuvre par le quotidien national, qui nous avait habitué à un peu plus de distanciation et de réserve dans de biens meilleurs article sur la santé, ma consœur a « consulté le procès verbal de (son) l’audition » d’une ancienne visiteuse médicale des Laboratoires Servier.

Ce qui nous intéresse ici, c’est de savoir comment un quotidien peut enfreindre les règles de procédures dans le cadre d’une instruction en cours ? S'il s'agit bien d'un PV d'audition de gendarmes de l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (OCLAESP), il s'agit de secret de l'enquête (l'instruction éventuelle venant ensuite). Or le code de procédure pénale précise :

"Sauf dans le cas où la loi en dispose autrement et sans préjudice des droits de la défense, la procédure au cours de l'enquête et de l'instruction est secrète.
Toute personne qui concourt à cette procédure est tenue au secret professionnel dans les conditions et sous les peines des articles 226-13 et 226-14 du Code pénal.
Toutefois, afin d'éviter la propagation d'informations parcellaires ou inexactes ou pour mettre fin à un trouble à l'ordre public, le procureur de la République peut, d'office et à la demande de la juridiction d'instruction ou des parties, rendre publics des éléments objectifs tirés de la procédure ne comportant aucune appréciation sur le bien-fondé des charges retenues contre les personnes mises en cause."
Première hypothèse : si les éléments transmis sont "objectifs" (chacun pourra mesurer cette objectivité dans cet article à charge), nous pourrions imaginer que c’est le procureur lui-même qui, dans les conditions définies ci-dessus, aurait pu fournir ces éléments à la presse.
Seconde hypothèse : si ce n'est pas le procureur, il suffit de répondre à la question "A qui profitent ces fuites ?" pour savoir qui en est à l'origine.
Nous pourrions donc imaginer :
-                     Les parties civiles, sans doute représentées par leurs avocats, qui souhaitent augmenter la pression sur la procédure d’instruction afin d’obtenir des réponses et des dédommagements. C’est la logique de l’hyper médiatisation qui consiste à faire beaucoup de bruit autour d’un événement mineur afin d’augmenter la perception que cet événement est important.
-                     Les politiques et, en particulier, tous les ministres de la santé depuis 35 ans qui ont accordé les Autorisations de mise sur le marché du Mediator et qui ont couvert « la défaite de la santé publique » selon l’expression de Mediapart. A ce titre, chacun pourra chercher en vain dans le rapport de l’IGAS sur le Mediator, l’annexe reproduisant le renouvellement d’AMM signée par Xavier Bertrand en 2006…
-                     Des concurrents qui ont tout intérêt à charger les Laboratoires Servier pour détourner l’attention (lire à cet effet l’enquête de Libération du 8 février 2012) sur les scandales à répétition de l’industrie pharmaceutique et qui, sans aucun doute, s’appuient sur des agences de communication et de lobbying ;
-                     Le lobbying de la santé justement, incarné dans ces universités pharmaceutiques de Lourmarin organisées par Daniel Vial et auxquels participaient des anciens ministres comme Bernard Kouchner, Michèle Barzac ou Claude Evin. Une seule certitude : les laboratoires Servier n’y ont jamais participé.
-                     Le monde médical qui se fait extrêmement discret dans l’affaire du Mediator. Nous avons cherché en vain des témoignages de médecins prescripteurs du Mediator. Rien ou si peu comme si les malades allaient directement dans les laboratoires retirer leurs médicaments. C’est vrai qu’il est plus facile de charger les visiteurs médicaux de chez Servier, de dénoncer approximativement la longueur des jupes ou les effets indésirables du Mediator, que de s’interroger sur son rôle de chainon manquant…
-                     Les acteurs de l’affaire du Mediator, Irène Frachon, Gérard Bapt qui ont également tout intérêt à charger Servier pour ne pas reconnaître ultérieurement des approximations dans les résultats de l’étude épidémiologique conduite par Catherine Hill, par ailleurs tante de Maître Oudin. A ce titre, chacun pourrait imaginer que des relations quotidiennes peuvent s’entretenir entre le docteur Frachon, l’avocat des victimes Oudin et la journaliste Anne Jouan.
Cela fait donc bien des pistes à explorer et chacun pourra y réfléchir. Néanmoins on s’attendrait à plus de mesure et d’objectivité (si tant est qu’elle existe) de la part d’un grand quotidien national. Une dernière précision juridique : dans ce cas précis, les journalistes pourraient être poursuivis pour recel du secret de l’instruction si les Laboratoires Servier le voulaient.
Sources :



 


samedi 4 février 2012

De l’usage de la polémique en général et des médias sociaux en particulier : le cas du Mediator de Servier

Sujet ultra sensible à en voir le buzz qui tourne sur internet depuis des mois, l’affaire du Médiator déchaine légitimement les passions. Ce qui est moins agréable, c’est lire les multiples invectives, les injures, la haine, le dénigrement, tout cela sans réel fondement.
Nous en avons fait l’expérience après notre précédent papier « Vers un Outreau de la santé et du médicament dans l’affaire du Mediator ». A chaque invective reçue, il nous a suffit de demander des preuves, des faits concrets pour que toute discussion objective et raisonnée s’interrompe. Même notre brave médecin de campagne n’a pas donné suite, confronté à ses propres contradictions. Même le « community manager » d’un laboratoire concurrent de Servier ne répond plus aux demandes répétées de preuves et d’argumentation. L’art de la polémique passe par là.

Chacun est convaincu que ses jugements sont le fait de lui-même. Rien n’est moins faux. Tous nos comportements et nos attitudes sont presque toujours faussés par des influences perverses, ou « sournoises » pour reprendre l’expression de Jean-Léon Beauvois. « Répétez 10000 fois que le soleil se lève à midi » et vous aurez bientôt 80% du public qui acceptera cette idée fausse. Parce qu’il en coute plus de lutter contre la majorité que de faire allégeance au groupe. Effet moutonnier en psychologie sociale, les détracteurs des Laboratoires Servier sont victimes de cet effet. Comment accepter l’erreur de jugement ? Impossible. Comment revenir sur ses propos ? Impossible. Car si notre brave médecin de campagne revient sur ses erreurs, il reconnaîtra implicitement qu’il s’est trompé… Pourtant avec un tout petit d’effort, tout est là, sous la main, les faits, les images, les vidéos, les témoignages. Mais le prisme déformant, ce biais cognitif, empêche toute capacité de discernement. Les journalistes sont dans le même cas. Pensez-vous qu’un jour Anne Jouan du Figaro sortira un papier pour « démontrer que l’affaire était plus compliquée qu’il n’y paraissait et que, bon, tout compte fait, on s’est un peu trompé mais c’était pour la bonne cause ». Non, bien entendu. Bien peu de rédactions sont revenues sur les errements de jugement, les anathèmes et les condamnations dans l’affaire d’Outreau. Aujourd’hui, elles prennent le même chemin dans l’affaire du Mediator. Au lieu de présenter des faits, de les mettre en perspective, de peser le pour et le contre, des journalistes se substituent au juge et au policier, contrairement à tout l’esprit de notre charte d’éthique journalistique. La justice passera un jour ou l’autre dans cette affaire du Mediator. N’en doutons pas. Chacun l’espère. Chacun espère que toutes les responsabilités seront clairement identifiées, du ministre de la santé à notre médecin de campagne.

A force d’entendre Irène Frachon répéter le même discours alors qu’elle écrit par ailleurs que seuls trois cas cliniques ont été identifiés, à force de l’entendre dire qu’elle est en dehors de tout conflit d’intérêt alors qu’elle avoue avoir travailler pour GSK, -même chose pour le député Bapt-, et ce qui par ailleurs reproché à tous les scientifiques qui ont travaillé un jour ou l’autre pour Servier, tout le monde s’est convaincu que c’était vrai. Et ces idées reçues circulent à toute vitesse sur internet. Reprises, déformées, amplifiées, répétées à l’infini, elles deviennent vérité. Sans jamais être justifiées.

Les médias sociaux sont devenus le siège des rumeurs, de la flatterie gratuite, des idées superficielles, de la dérision, de l’émotion. Devant cette ivresse de nouveauté et d’expression, tout peut être dit. Ou presque. Pas certain que la vérité y gagne…

Sources :
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/vers-un-outreau-de-la-sante-et-du-109003?debut_forums=0#forum3208852
http://www.puf.com/wiki/Auteur:Jean-L%C3%A9on_Beauvois
http://www.ancienscfj.com/actualite/459-la-charte-d-ethique-professionnelle-des-journalistes-actualisee-recemment-par-le-snj.html
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/21714428
http://www.youtube.com/watch?v=eNLOY8AbBiI&feature=youtu.be

dimanche 22 janvier 2012

Vers un Outreau du médicament et de la santé dans l'affaire du Médiator de Servier ?

La question est certes provocante mais l’affaire du Mediator doit nous servir de prétexte pour nous interroger sur les faits et sur leurs interprétations, qui que nous soyons, tant par souci de vérité que par honnêteté intellectuelle, vertu relativement rare et inégalement partagée de nos jours… Entre les accusations en tout genres, les spéculations des spécialistes, des journalistes honnêtes et d’autres qui le sont un peu moins, les véritables malades et les usurpateurs, les community manager serviles, difficile pour le citoyen de se faire une idée assez claire de cette crise majeure de santé publique (crise qui rappelle, par bien des aspects, la crise du sang contaminé et celle en cours des prothèses PIP).
Ainsi, à relire dans la presse généraliste, les différents articles parus depuis quelques mois, l’analyse ne résiste pas au constat suivant : rien dans cette affaire n’est vraiment justifié. La polémique sur le nombre de victimes potentiels du Mediator est, à ce titre, éloquente. Relisons le Nouvel Observateur paru le 25 novembre 2010 (certes un peu ancien mais précisons que ce type d’article a donné le ton…) et qui n’a cessé de faire des émules chez mes confrères de Libération ou du Figaro : « Croiser ses fichiers internes [ceux de la CNAM] avec les bases de données des hôpitaux : voilà qui a permis à la Cnam d'établir que le risque d'être hospitalisé pour une valvulopathie liée au Mediator était, chaque année, depuis trente ans, de 53 pour 100.000 personnes exposées ; et qu'il y a eu autour de 150 hospitalisations annuelles pour toxicité du Mediator ; et que le Mediator a dû être responsable de 20 morts chaque année depuis sa commercialisation en 1975. Les voilà, les "500 morts" annoncées dans les JT. Le bilan est peut-être bien plus lourd. »
Nos professeurs de français devraient donner plus souvent des articles de presse à analyser et un retour à la maîtrise de la rhétorique et des statistiques serait le bienvenu. Tous les spécialistes des risques et des théories des jeux le confirmeront : un risque, c’est un aléa (d’où des probabilités) plus des enjeux, (de gains ou de perte, par exemple, d’image, de santé, de réputation, de chiffre d’affaires…). Notre journaliste du Nouvel Observateur devrait s’y reprendre à deux fois avant de commettre une telle bévue : comme si une simple multiplication prédictive pouvait répondre aux angoisses d’une société en mal de vérité, même au nom du principe de précaution… La CNAM parle bien de « risque d’être hospitalisé ». Or ce risque repose sur la possibilité d’être hospitalisé pour une valvulopathie, elle-même reposant sur la possibilité que le Mediator soit hypothétiquement responsable d’une vingtaine de morts par an, multipliée par x années, donne un résultat au conditionnel, conditionnel, qui, répété dans tous les médias, repris par le bouche à oreille (réel et virtuel dans les médias sociaux) conduit à un chiffre affolant : 2000 morts ! Même ceux qui devraient faire preuve de discernement, sont pris au piège de la statistique. Ainsi, le 30 novembre 2011 à Toulouse, le sénateur François Autain prononce à l’occasion d’une conférence retranscrite sur le site de Formindep: « Dès qu’ont été rendues publiques les deux études de mortalité qui imputait au Mediator de 500 à 2000 morts, j’ai demandé la création d’une commission d’enquête. » 1500 morts d'écart, une paille ! La probabilité est devenue certitude…
La démonstration a été faite par le professeur Acar lors de son audition devant la commission d’information de l’Assemblée Nationale que l’étude conduite par l’épidémiologiste Catherine Hill souffrait d’un manque de rigueur dans la méthode. Aucun média ne s’est emparé de cette démonstration car il est toujours difficile de reconnaître qu’une rédaction se trompe. De plus, je doute que beaucoup de mes collègues aient lu le rapport de l’Affsaps sur le Mediator. Ils auraient du s’interroger sur le bien fondé de l’attaque en règle contre les laboratoires Servier, sans que ceux-ci ne soient une seule fois interrogée par les rédacteurs, empressés de fournir au ministre de la Santé, Xavier Bertrand, des arguments afin de taire ses décisions coupables d’autorisation de déremboursement du Mediator de 2005... Ce fait aurait du éveiller l’attention. Si nous poursuivons ce raisonnement tronqué, le Doliprane ferait 3000 morts par an. A lire à ce sujet le papier d’un confrère journaliste publié sur Agoravox (les médicaments seraient responsables de 13000 à 30000 morts par an).
Dans le même ordre d’idée, il me paraît redoutable et dangereux de trouver systématiquement des boucs-émissaires. Il est vrai que l’époque est à la pensée précaire, de première main, rapide et 9 fois sur 10 jamais vérifiée. Mon camarade Patrice Bertin en avait fait un délicieux billet sur France Inter le 12 septembre 2011. Nous avons tous trouvé notre Jeanne d’Arc en la personne d’Irène Frachon, -bien récupérée par le Parti Socialiste-, contre la grande méchante entreprise qui fait du mal à ses consommateurs de médicaments. Si l’image est séduisante, elle est réductrice et perverse. Et nous tous journalistes, nous en sommes responsables. Ma consœur du Figaro, Anne Jouan, devrait également se méfier des prises de positions à répétition contre les laboratoires Servier. Au bout d’un moment, cela va se voir et chacun dans la profession pourrait lui demander où se trouve son objectivité…
En tant que journalistes, nous devrions faire très attention à ne pas confondre nos sources et nos désirs de sortir des papiers avant tout le monde. Il en va de la crédibilité des médias en général. Or cette crédibilité ne cesse de se fragiliser face à la course à l’audience et la recherche du scoop ou du travail sur commande.
Il vient de se créer un collectif de journalistes européens dont la règle est de rappeler l’éthique de l’information fondée sur les faits. C’est une excellente idée si tous les journalistes veulent défendre avec passion leur métier.
Nous devons absolument tous nous interroger sur le sens des mots et sur la possible nuisance des interprétations. Nous devons absolument revenir sur l’usage et l’analyse des faits et ne pas céder, comme le rappelle David Pujadas dans le n°31 du magazine Médias, au « panurgisme médiatique ». Imaginons un seul instant, que toutes les informations sur l’affaire du Mediator soient tronquées, partielles ou partiales, ce serait une catastrophe pour notre métier et pour les ministres de la santé depuis 2001 (Kouchner, Mattéi, Douste-Blazy, Bertrand, Bas, Bachelot). La justice doit passer. Espérons qu’elle ne sombrera pas sous les pressions des politiques. Espérons que toute la lumière sera faite. Sinon nous avançons à grands pas vers un Outreau de la santé et du médicament. Et ce sera la fin de notre métier. Définitivement.

Sources :
http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20111103.OBS3769/mediator-qui-savait-quoi.html
Magazine Médias, n° 31, hiver 2011, pages 20 à 29
http://www.youtube.com/watch?v=syJU-jwfy0Q&feature=related
http://www.franceinfo.fr/chroniques-a-premiere-vue-2011-09-12-les-suites-du-scandale-mediator-561484-81-342.html
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/114000028/index.shtml
http://www.formindep.org/Le-Mediator-et-apres.html
http://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/medicaments-entre-13-000-et-34-000-107530

lundi 2 janvier 2012

Conversation avec mon médecin où j’entends dire que le Mediator a fait moins de dégâts que le Doliprane et quelques autres vérités médicales


Parce qu’il faut bien surveiller son cholestérol, la visite semestrielle était en cette fin d’année incontournable. Après un tout d’horizon de la dernière prise de sang, le mauvais cholestérol, le LDL a trop augmenté. Il faut passer du Crestor 5mg au 20 mg. Le docteur F., mon médecin traitant, est un homme sage, posé. Jamais de médicaments en trop, il lutte contre les demandes d’arrêts maladie abusifs. Il soigne au bon sens, aime-t-il répété. Son bureau est quasiment vide. Aucune publicité, aucun objet promotionnel de tel ou tel laboratoire. Sur une petite étagère, quelques jeux pour les enfants indociles. Une très belle photo noir et blanc de la cote adriatique. Un médecin rassurant qui a déjà 23 ans de pratique derrière lui.
Nous terminons toujours les consultations par une conversation parce que le médecin, reste selon moi, un homme de sagesse, qui soigne les corps et les esprits.
-        Alors le scandale des prothèses mammaires PIP, vous en pensez quoi docteur ?
-        Bof, les chirurgiens font la pose et la dépose. Jackpot pour eux et trou de la sécu pour tout le monde.
-        Mais ils ne savaient pas qu’il y avait des risques ?
-        C’est toujours la question du bénéfice risque, explique-t-il. Tant que le nombre de cas n’est pas significatif (encore faut-il s’entendre sur ce qui est significatif ou non !) on continue. Y a davantage de bénéfices pour les patients, les médecins, la santé publique que de risques. Toute la médecine fonctionne comme cela aujourd’hui. C’est un peu cynique mais ça marche.
-        C’est pareil pour les médicaments ?
-        Absolument. Prenez le Mediator. On m’a dit qu’il ne fallait plus en prescrire. Bon. Je n’en prescris plus. Mais les personnes qui viennent me voir pour maigrir, me demandent de leur prescrire maintenant du Lamictal de GSK qui est un anti-épileptique. Si je refuse, c’est le scandale. Et il y a des scandales car, dans les effets secondaires, il faut bien lire le Vidal !, il est signifié qu’une perte de poids peut survenir, environ 10 kilos. Donc les femmes qui veulent maigrir réclament un médicament avec des effets  conséquents pour l’organisme et tous les médicaments ont des effets secondaires. Si je refuse, elles iront voir ailleurs. Même avec de la pédagogie, ça ne sert à rien et on perd son temps. Alors autant tenter de contrôler la situation. Une personne qui ne parvient pas à bien dormir, on lui donne de l’Aerius, qui est un anti-allergique. Les personnes viennent chez le médecin une fois qu’elles se sont renseignées sur les sites ou les blogs dédiés à la santé. A mon avis, la première bonne idée du Ministère de la santé ce serait de fermer les doctissimo et autres blogs de santé. Je crois que ça présente plus de risques que de bénéfices pour le coup. Et même si ce sont des médecins derrière, encore que !, rien ne vaut le tête-à-tête avec son médecin traitant.
-        Mais comment un médicament peut-il dériver de sa fonction première ?
-        Si on reste sur le Mediator, c’est l’expérience, les notices du Vidal, le partage de connaissances avec d’autres médecins, qui m’ont conduit à prescrire du Mediator comme coupe-faim, c’est-à-dire pour autre chose que ce pour quoi il était dédié. Destiné aux diabétiques, c’est devenu un coupe faim avec des résultats extrêmement modestes au demeurant. J’ai observé des pertes de poids de deux ou trois kilos maximum. Donc vraiment insignifiant. Y a d’autres méthodes pour maigrir…
-        Oui mais j’ai lu ici et là que les laboratoires font pression !
-        Je ne sais pas, je n’ai jamais reçu de visiteurs médicaux. Je n’en ai ni le temps, ni l’envie. Je préfère mon indépendance et beaucoup de médecins généralistes, surtout en province, ont cette attitude. C’est du pur bon sens. Pour les spécialistes, c’est autre chose. Ils sont dans des domaines souvent pointus et ont besoin de soutien. Là, je ne dis pas.
-        Mais alors, comme vous relativisez cette affaire, comment expliquez les 500 à 2000 morts consécutifs au Mediator ?
-        Ah voilà la bonne question ! Tout d’abord ces chiffres sont des probabilités. C’est simple à comprendre. Vous prenez le nombre de boites de Mediator vendues depuis sa mise sur le marché. Vous en déduisez le nombre de patients l’ayant consommé. Vous observez les effets significatifs de la prise du Mediator (et pas conjugué avec d’autres médicaments comme c’est le cas 9 fois sur 10) et vous faites une règle de trois. Le problème, c’est que ce mode de calcul est basique et intellectuellement insatisfaisant. Dans ce cas, si j’applique la même méthode à l’aspirine ou au Doliprane, on pourrait dire comme dans les médias : le Doliprane, depuis sa mise en vente sur le marché, aurait fait entre 5000 et 15000 morts. Et c‘est vrai en plus ! En effet, il y a des effets indésirables graves comme des hépatites fulminantes mortelles. Mais il faut toujours prendre en compte le volume de vente et de consommation. Donc on n’en sait rien ou si peu.
-        Les cardiologues n’ont rien dit sur le Mediator ?
-        Si, on les entend à posteriori. Mais c’est vrai que pendant trente ans, rien.
-        Donc ?
-        Donc il n’y avait rien… Sinon ils auraient fait remonter l’information sur les valvulopathies atypiques. J’ai rien lu dans le Quotidien du médecin ni Panorama du médecin.
-        Si ! j’ai lu que seule la revue Prescrire l’avait signifié assez tôt !
-        Je ne sais pas, je ne connais pas Prescrire. Ce doit être confidentiel et sans doute une publication téléguidée.
-        Et Irène Frachon ?
-        Bof ! On aime bien les Don Quichotte en France. Elle est sympathique, je l’ai rencontré une fois. Mais bon, quand vous lisez son livre, ça ne va pas très loin. Et puis elle a écrit l’année dernière qu’il n’y avait que trois cas cliniques observés. Allez savoir où est la vérité ! Je pense qu’il y a d’autres enjeux derrière mais ça on n’est pas très aidé quand on lit les journaux. On aime les Don Quichotte et les boucs émissaires et Servier est idéalement un bouc-émissaire. Laboratoire pas très connu, management à l’ancienne, travaille beaucoup à l’étranger, gagne beaucoup d’argent, certainement innovant, il suffit de voir les alliances qu’ils signent un peu partout dans le monde, des complicités avec les politiques mais de quel niveau, on n’en sait rien. Il a été décoré par Sarkozy, oui, et par Mitterrand aussi. 1 partout, balle au centre. Ca ne pourrait pas arriver à Sanofi une telle histoire, trop gros, trop important et sans doute d’autres relations plus puissantes… Et puis c’est trop difficile pour les autorités de revenir en arrière. Vous imaginez un ministre de la santé qui a signé le renouvellement de la mise sur le marché du Mediator, déclarer qu’il s’est trompé, quelques mois avant une élection ? Allons, allons, soyons réalistes ! Non moi je défends une industrie pharmaceutique publique, comme cela il n’y aura plus d’histoires.
-        Docteur, il y a des effets indésirables pour le Crestor ?
-        Oui, mais vous les auriez déjà eu. Si vous n’avez rien ressenti, c’est que vous le supportez. Rendez vous dans six mois avec une nouvelle prise de sang.
-        Meilleurs vœux pour 2012 ! 

dimanche 25 décembre 2011

Lettre ouverte à une petite soldate du journalisme


Ou comment une journaliste veut faire pleurer dans les chaumières en colportant des informations fausses et approximatives à propos du Mediator !

Chère consœur,
Votre article paru dans le Progrès de Saint-Etienne le 18 novembre dernier a retenu toute mon attention. En tant que journaliste moi-même, je suis toujours heureux de lire des articles construits, avec un début et une fin. J’ignore quelle est votre ancienneté dans le métier mais je suis, hélas !, consterné par votre article intitulé : « Témoignage. « À cause du Mediator, j’ai les poumons abîmés à 50 %» qui traduit, à lui seul, la faillite du journalisme de proximité. En voulant faire du pathos, en mettant en scène cette pauvre dame qui n’a sans doute rien demandé et qui garde bien entendu l’anonymat, vous bernez vos lecteurs, c’est-à-dire les 1450 internautes qui ont ouvert cette page, plus les quelques centaines qui ont du avoir le Progrès entre les mains (guère plus, vu la qualité du quotidien, à part la page sport peut-être grâce à l’Asse !). En effet je suis stupéfait de lire une concaténation (si le mot est trop compliqué, prendre un dictionnaire) de fausses informations, de rumeurs et d’approximations. J’ignore ce qui vous a motivé pour écrire cet article. Il ne fait pas honneur à notre profession. Il m’a suffit de quelques minutes pour m’interroger sur le téléguidage des informations (pour qui écrivez-vous ? les deux avocats cités ? Un autre laboratoire de la région ? Ou tout simplement pour vendre du papier ?) et pour vérifier quelques informations.
Morceaux choisis :
La dame malade :
« Je consultais des spécialistes à Lyon. Et ils prenaient très chers pour prescrire de l’Isoméride. Après, comme l’Isoméride était interdit, le généraliste m’a prescrit du Mediator, en accord avec mon cardiologue. Pour le diabète, cette fois-ci. » Evidemment personne ne connaîtra le nom du généraliste, ni des spécialistes, si ils existent. Par ailleurs, c’est bien le médecin qui a prescrit le Mediator, par les laboratoires Servier. Vous auriez pu aller les rencontrer ?
« J’avais les deux valves abîmées, ainsi que la plèvre du poumon. Je suis diminuée à 50 %. Je bataille pour respirer. J’aimais aller aux champignons, mais c’est fini pour moi. Même pour monter un étage, je suis essoufflée. » Bien joué le pathos. Chacun voit bien la pauvre femme souffler pour monter les escaliers. Là, j’avoue que c’est bien, calibré M6 ou téléréalité.
« J’ai été contacté par Nanterre, mais je préfère m’adresser à un avocat de ma région. En espérant que ce ne soit pas trop long. L’argent ne fait cependant pas tout et j’espère qu’à l’avenir les médicaments seront plus surveillés. »Toujours la proximité, il faut que la rédaction du Progrès s‘adresse à ses lecteurs, c’est vendeur… Et puis le coté, « je me bats pour la santé publique », c’est beau. Mais pas très convaincant. Faut bien se cacher derrière une bonne cause.
Les avocats :
« Certaines personnes souhaitent l’indemnisation de leur préjudice, rien de plus. D’autres souhaitent que les responsables soient condamnés ». Nous sommes bien d’accord. Chacun supposera que ces avocats stéphanois iront porter le fer contre le ministère de la santé et les différents responsables, et pas seulement contre les laboratoires Servier. Le médecin traitant ? les spécialistes ? Rien de moins sûr.
« En fonction des conclusions de l’expert, si le lien de causalité entre le Mediator et le préjudice, est avéré, la victime sera indemnisée, en fonction de son préjudice. » Nous soulignons « si le lien de causalité entre le Mediator et le préjudice est avéré ». Rien de moins certain. Même le docteur Irène Frachon, notre nouvelle Jeanne d’Arc, qui doit être bien coachée par des conseillers en communication, écrit an mai 2011 que trois décès sont clairement dus à la prise du Mediator et deux autres cas sont suspects. Elle écrit cela alors que le rapport de l’IGAS sur le Mediator est diffusé au mois de janvier 2011, soit quatre mois plus tard. Y a un bug quelque part et bien entendu, personne n’a relevé la contradiction.
Continuons désormais avec la rédaction de notre consœur.
« Sur le plan pénal, une quarantaine de patients ont déposé plainte pour tromperie sur la qualité substantielle du produit, mise en danger de la vie d’autrui, parfois pour homicide ou blessures volontaires. » Certes mais alors nous sommes très loin des 500 à 2000 morts annoncés ici et là dans tous les médias avec force utilisation du conditionnel.
« Des études, qui précèdent le retrait du médicament, montrent que des effets indésirables avaient été relevés. Le laboratoire Servier avait-il connaissance de ces études, continuant cependant à commercialiser le produit ? » Là encore le manque de discernement –et sans doute de temps ou d’envie de bien faire de notre journaliste- est flagrant. Effectivement l’autorisation de mise sur le marché du Mediator est suspendue le 12 novembre 2009 puis retiré des pharmacies le 30 novembre de la même année. Mais alors comment expliquer que ces mêmes autorités ont permis la mise sur le marché des deux génériques du Mediator (Mylan et Qualimed) le 7 octobre 2009 ?
« L’agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) a émis une alerte rapide le 25 novembre 2009, informant de sa décision de suspendre les autorisations de mise sur le marché de tous les médicaments contenant du Benfluorex ». Il faut relire ! (cf. paragraphe précédent. De plus je vous renvoie au calendrier dressé par Anne Jouan dans le Figaro, cela devrait vous aider pour les prochains articles.
« Destiné aux diabétiques en surpoids, largement détourné comme coupe-faim, le Mediator a été commercialisé en France de 1976 à novembre 2009, par les laboratoires Servier. Il a été utilisé par cinq millions de patients avant d’être retiré du marché. » C’est sans doute la seule information juste de cet article. Encore faudrait-il savoir comment la nature initiale d’un médicament et son mode de prescription se sont transformés ? Là, notre amie journaliste Laurence Perbey, ne nous le dit pas, accentuant sciemment la confusion.
« Il a été relevé des atteintes graves aux valves cardiaques et une hypertension artérielle pulmonaire chez certains patients ayant pris du Médiator. » Vrai, mais il faudrait apporter des preuves ou des témoignages de cardiologues. Curieusement, ceux-ci se font étrangement silencieux. Contactée par nos soins, la société de cardiologie, ne souhaite pas répondre. Le seul élément tangible, c’est que depuis des années où les cardiologues opéraient, aucune anomalie significative n’est remontée jusqu’aux autorités de santé. Alors que c’est l’un des leviers de leur profession lorsqu’un cardiologue décèle une anomalie, il s’empresse d’en faire une publication médicale, ce qui est bien compréhensible. Par ailleurs, je vous renvoie aux enregistrements de la commission d’information parlementaire cf. le site de l’Assemblée Nationale, pour écouter quelques témoignages…) Là, rien. Étrange.
« Après les États-Unis, la Suisse, l’Italie et l’Espagne interdisent le médicament dans les années 90 ». Faux. Le Mediator a été retiré de ces pays parce que non rentable.
« En France aussi, les motifs d’inquiétude n’ont pas manqué. Au total, pas moins de sept notifications seront envoyées aux autorités sanitaires avec, à chaque fois, les mêmes effets secondaires : « Insuffisance mitrale » ou « insuffisance de valve cardiaque ». Effectivement, cela reste un mystère, mais nous devrions avoir confiance en notre justice, qui, n’en doutons pas, va tirer au clair tout cela. Néanmoins, nous pourrions aussi nous interroger sur la prorogation du remboursement du Mediator en 2006 par le ministre de la santé Xavier Bertrand… (Cette information, chère consœur, était aussi disponible sur Internet…)
Voilà. Pour terminer, je ne puis m’empêcher de reproduire ici, et tel quel, un commentaire (le seul, quelle audience !) paru à la suite de cet article.
Anonyme :
« je suis ecourée de voir les gens qui se plaignent du mediator ,moi je les pris pendant 5 ans pour faire baisser mes triglycerides qui a donner de bon resultat,mais le gens qui ont des problémes avec se médicament quils ont au moins honnêter de dire pourquoi il l'ont pris pour(maigrir )surtout celle qui ont que moins de 5 kilo a perdre??????arreter de nous bassiner!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! »

La charte des journalistes invite ceux-ci à ne pas se substituer ni au juge, ni au policier. Chère consœur, il faudra la relire.
Bien à vous et meilleurs voeux

Sources :