jeudi 15 novembre 2012

OGM, gaz de schiste, médicaments, amiante : elles courent, elles courent les rumeurs…

Les rumeurs envahissent nos espaces quotidiens, l’entreprise, le cercle familial et les médias. Entre croyance, superstition et manipulation, regard sur les enjeux du plus vieux média du monde.


Tout le monde en parle, des ethnologues, des sociologues, des psychologues sans oublier les hommes politiques. Depuis des années, les meilleurs spécialistes l’observent, la scrutent, l’autopsient. Certains disent que c’est le plus vieux média du monde, d’autres qu’elle est consubstantielle à la vie en société. Elle circule à toute vitesse, relayée par les médias et les réseaux sociaux, amplifiée par les bruits de couloirs ou de conseils d’administration, déformée par l’incertitude. Puis elle disparaît pour réapparaître quelques temps plus tard. Elle grossit comme une tache d’encre sur un buvard. Elle est dans ce bureau, près de la machine à café, dans ce message sur Facebook ou dans ce tweet. Elle est dans le conditionnel, dans ce nombre éventuel de victimes, - rien n’est sûr -, dans la petite phrase sortie de son contexte, dans le off délivré par un ministre, dans une étude soi-disant scientifique. Personne ne peut l’arrêter, personne ne sait d’où elle vient.
Le magazine Sciences Humaines lui a consacré un dossier complet et fort bien documenté. Edgar Morin en a analysé les mécanismes avec pertinence dans son livre fondateur. Jean-Noël Kapferer a démontré que la chasse aux fausses informations était étroitement liée à leur mode de propagation. Enfin, tout récemment, Sunstein la dissèque comme une leçon d’anatomie.

Rumeur et cancer informationnel
Pas question ici de développer les différentes théories portant sur la naissance, la transmission et l’extinction des rumeurs. Cependant, compte tenu de l’émergence des circuits d’information dans nos sociétés hyper médiatisées, il semble intéressant de revenir sur des fondamentaux à la lumière de quelques scandales.
L’une des premières raisons du développement des rumeurs est l’erreur de raisonnement ou le raccourci cognitif. Nos concitoyens n’ont pas -plus- l’envie de raisonner par manque de temps ou de curiosité. Ils font confiance à ceux qui font « autorité », amis, élus, médias, bloggeur, médecins, site internet, ceux que l’on appelle des influenceurs… Cependant si la source d’information leur paraît suspecte d’emblée, alors la rumeur s’éteint instantanément. C’est bien d’ailleurs ce qui pose problème. Quatre scandales ou polémqiues, parmi d’autres, animent aujourd’hui l’ensemble de l’espace informationnel en France. Si nous prenons les affaires des gaz de schiste, des OGM, de l’amiante et du Mediator, ces quatre cas d’espèces se sont construits autour d’une même dynamique informationnelle : études initiales jugées incomplètes, partielles voire partiales, études à charge contre des pouvoirs établis, études ou expérimentations qui ne parviennent pas à convaincre totalement et auxquelles d’autres études contestent la vérité scientifique. Citons par exemple la récente polémique sur les OGM et les études du professeur Séralini. Ou encore les « révélations » sur l’amiante dans l’affaire Eternit et la mise en examen de Martine Aubry. Idem pour les études contradictoires sur les effets nocifs ou non des gaz de schiste, moteur essentiel de croissance aux Etats-Unis et que la France renonce à exploiter, précipitant le suicide économique de notre pays.Ou enfin, la partie de ping-pong des études contradictoires dans l’affaire du Mediator, entre les révélations spectaculaires d’Irène Frachon et les discours scientifiques et cartésiens des cardiologues… Entendons-nous. Nous ne remettons pas en cause la qualité des études des uns et des autres. Nous disons seulement que les rumeurs prennent corps parce qu’elles sont diffusées et crues par des personnes qui font autorité. Un grand nom du journalisme, un homme politique médiatique, des professeurs de médecine, des scientifiques vont donner « corps » à une forme d’incertitude, à une rumeur, non en la diffusant, mais en s’exprimant à propos de celle-ci. Pour Sunstein, les rumeurs renvoient à des affirmations qui se diffusent dans une population non parce qu’elles renvoient à des faits qui auraient été prouvés, mais plutôt parce qu’elles semblent être crues par d’autres personnes. Lorsque ces rumeurs portent sur un personnage public, leurs conséquences peuvent être catastrophiques non seulement pour cette personne, mais également pour l’ensemble du système : en effet, le marché des idées se grippe puisque certaines des opinions en « compétition » commencent leurs parcours avec un «handicap».

Cocons informationnels
Les rumeurs incitent les individus à se ranger dans des « camps » qui s’écoutent de moins en moins, chacun restant sur ses positions et n’acceptant plus la controverse. L’absence de dialogue et d’échange constitue l’une des caractéristiques fondamentales de la rumeur. Celle-ci est en effet la traduction d’un déficit informationnel majeur. C’est cette rumeur qui est la plus fréquente en entreprise et plus largement dans toutes les organisations. L’absence de diffusion d’information génère de l’incertitude sur le devenir du salarié. Pour combler celle-ci, l’individu crée lui-même ses propres informations en projetant sur l’organisation ses réponses aux questions latentes. L’individu va donc chercher, consciemment (mais le risque de manipulation ou d’influence est grand) ou inconsciemment, un écho à ses propres angoisses. La rumeur va donc entrer en résonnance avec des individus qui pensent la même chose et qui renvoient aux craintes du salarié. Le cocon se développe en déposant des couches successives de « on m’a dit que », le ON étant toujours une référence dans l’organisation. « J’ai une très bonne amie, et je te jure que c’est vrai…  qui m’a dit que… » « Hier, au journal télé, ils ont dit … » « Tu as vu untel comme il parle bien … »
Par extension, le phénomène est identique au niveau des sociétés humaines. Nous avons vu que la confusion des informations était significative dans les trois exemples cités plus haut. Mais il faut de plus souligner que ces trois cas renvoient à des grandes incertitudes sur notre devenir et sur le futur de nos sociétés. Les OGM renvoient à la grande peur de l’alimentation, quantitativement et qualitativement : complexe de la mal bouffe, risque d’excès pondéral, dégénérescence des organismes... L’amiante répond à nos incertitudes et nos peurs de manquer de toit, la maison n’étant que le siège et le lieu physique de notre existence. Le médicament nous renvoie à notre peur de ne plus pouvoir se guérir, de ne pas comprendre la dangerosité de telle ou telle molécule.
Dans ces trois cas, chacun aura remarqué le caractère d’invisibilité des causes : on voit mal à quoi ressemble un OGM, une particule d’amiante, un gaz de schiste ou une molécule de benfluorex… Ce caractère d’invisibilité renforce la suspicion et développe de grands fantasmes et d’interrogations reprises et développées.

Cascades informationnelles
Les rumeurs se propagent sous forme de cascades informationnelles. Qu’un petit groupe d’individus accepte la véracité d’un fait (les OGM sont terriblement dangereux pour la santé) ou s’il faisait semblant de l’accepter (les médias dans l’affaire Outreau) sans pour autant avoir réuni la totalité des preuves en la faveur de leur thèse (l’incertitude sur les conséquences du Mediator ou de l’amiante), alors la rumeur prend corps. Il suffit que d’autres individus, proches psychologiquement ou affectivement des lanceurs de rumeur, reprennent ces points de vue, sans pour avoir autant réfléchi à la question, alors un trafic d’informations est généré et sans cesse repris. Twitter incarne particulièrement bien ce phénomène. Il suffit de scruter le nombre retweet pour prendre conscience du phénomène. C’est comme s’il suffisait de dire « je suis d’accord », sans pour autant avoir fait preuve d’un minimum d’esprit critique. « Je réexpédie une information qui me semble juste, donc j’existe ». La rumeur répond, in fine, à cette anomie (l’incapacité de nommer dans le futur tel phénomène), c’est-à-dire qu’elle tente de combler l’angoisse du lendemain et la question existentielle de la vie et de la mort.
Les efforts visant à faire cesser une rumeur sont souvent vains, voire accentuent le phénomène. La puissance du démenti n’a d’efficacité que s’il est étayé par des preuves  tangibles, quantifiables, mesurables. La seule déclaration d’intention ou de déni ne suffit plus parce que le phénomène de dissonance cognitive (les désagréments de voir que quelqu’un pense différemment) donne avantage aux informations facilement assimilables en raison de nos croyances « déjà en place » comme l’explique Sunstein.
Par ailleurs, les efforts que développe un gouvernement (la Maison Blanche et l’ouragan Sandy, le ministère de la Santé et le Mediator par exemple, les commissions d’enquête) risquent de constituer une preuve qu’il n’y a pas de « fumée sans feu » selon l’expression populaire. Il convient donc de trouver la source d’information incontestable, celle qui n’a jamais eu de conflits d’intérêts passés ou présents, celle qui est reconnue pour sa probité et son honnêteté intellectuelle. Si un adversaire dément une rumeur, alors nous serons plus enclins à renforcer la crédibilité de cette rumeur. Si, en revanche, une personnalité dont nous partageons les opinions affirme une rumeur infondée, il y aura de fortes chances que nous révisions notre jugement.

L’effet d’intimidation
Il y a également les rumeurs orchestrées, celles qui sont faites pour déstabiliser, nuire une entreprise concurrente, un adversaire politique. De véritables « guerres » se déroulent sous nos yeux sans que nous ne sachions très bien qui est derrière telle ou telle déclaration. Des stratégies d’influence se développent et nous n’en percevons à peine que les frémissements qui donnent lieu, bien entendu, à une profusion de rumeurs visant à troubler au mieux une opinion lascive, au pire à faire croire à un grand complot. L’exemple du 11 septembre et l’attentat orchestré par le gouvernement américain avec des tours qui explosent de l’intérieur, donne lieu aujourd’hui encore à une profusion de déclarations farfelues ou d’expertises qui ne résistent pas à l’esprit critique. Les entreprises également sont concernées et il suffit parfois de se faire passer pour un vrai faux consommateur et développer sur Facebook de faux commentaires pour atteindre à l’image et à la réputation de l’entreprise. Tous les exemples que nous avons cités plus haut répondent aussi à cette logique d’utilisation de la rumeur comme technique de dénigrement. Rumeurs contre Monsanto, contre Servier et tous les laboratoires pharmaceutiques, rumeurs contre l’entreprise Eternit. A chaque fois, on peut se poser la question : « qui est derrière cette rumeur ? pour quel intérêt ? »
Les fausses accusations peuvent couter gros. Encore aujourd’hui, le directeur de la BBC s’excuse et démissionne. En effet la chaîne publique britannique avait présenté ses excuses «sans réserve» après la diffusion d'une enquête qui accusait à tort un ancien responsable du parti conservateur d'actes pédophiles et George Entwistle, le directeur de la chaîne a annoncé samedi soir dans un communiqué que «la chose la plus honorable (qu'il lui restait à faire) était de démissionner». Mais calomniez et il en restera toujours quelque chose !
La solution pour contrecarrer les rumeurs peut être juridique. Sunstein en appelle au « chilling effect » (l’effet d’intimidation). Il s’agit de faire peur, d’intimider tous ceux qui, par paresse ou par malveillance, sont susceptibles d’attenter à la réputation d’autrui en propageant de fausses informations. Sunstein, proche de la Maison Blanche et ami de Barak Obama est sans doute à l’origine de la mise en place d’un « vérificateur de rumeurs ». Le site 01.net détaille les circonstances de cette nouvelle forme de chasse à la fausse information. « La Bourse de New York est plongée sous un mètre d'eau, le gouverneur de la ville est bloqué dans un immeuble, tout Manhattan est plongé dans le noir... toutes ces informations étaient fausses. Mais, mélangées à des vraies, elles ont été rewritées des centaines de fois. Et si la plupart de ces allégations ont été vérifiées et mises de côté, celle faisant état d'une inondation dans la salle des marchés de Wall Street a par exemple été reprise par CNN avant d'être démentie à l'antenne. » L'auteur de ces rumeurs a été arrêté par la police. En France, l’arsenal juridique est assez restreint exception faite d’un improbable délit de dénigrement en particulier sur internet.

Bien entendu, ces contrôles posent une véritable question de démocratie et de liberté d’expression. Donner corps à une rumeur, est-ce à considérer comme un délit ? Mais il paraît que le gouvernement français réfléchit aussi à la question…

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